L’éloge de la main

“Sans le boulanger, aurais-tu du pain ?”

Je me remémore souvent cette maxime qu’inlassablement me rappelait mon père, lorsque jouant avec mes automates, je lui prédisais un avenir meilleur, dans lequel l’Homme pourrait un jour tout faire sans l’aide de ses mains. Car enfant, regardant souvent les siennes, devenues noueuses par les affres du temps, j’en devinais la souffrance autant que j’en admirais la richesse, au regard de leurs productions.
Manuel, oui c’était pour lui comme pour beaucoup d’ouvriers de sa génération, une fierté, un crédo, une raison de croire en un avenir meilleur, incarné par le seul fruit du labeur et de la transpiration.

Outils et bouilloire en cuivre faite entièrement à la main à l’âge de 16 ans (en 1931)

L’intelligence artificielle, avec ses ordinateurs et ses robots, remplacera-t-elle un jour le bon sens qui semble parfois faire défaut à ceux qui pensent pouvoir tout automatiser ?
L’homo-sapiens moderne deviendra-t-il un jour amnésique de son passé, au point d’oublier les gestes ancestraux et que sa main aussi, peut être dotée d’une belle intelligence ?

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Lisant dernièrement un texte court de Henri Focillon intitulé “Eloge de la main”, admirable réflexion sur les pouvoirs de la main, j’ai ressorti des méandres de mes archives photographiques quelques images posthumes d’une époque fraternelle où les hommes et les femmes de ce bas monde s’entraidaient, en s’échangeant tour à tour quelques beaux “tours  de mains”, qu’aucune machine ne saurait remplacer.

Poèmes bleus

Le bleu, c’est bien connu, est la couleur de la sagesse.
Elle inspire le calme, la sérénité et la paix.

En ce matin d’été, le ciel bleu azur ne devait être perturbé qu’avec une belle chevelure nuageuse, me rappelant celle qui, il y a quelques mois encore, m’accompagnait sur ce magnifique GR34 qui longe la baie d’Audierne, de l’embarcadère de St Evette  jusqu’à la pointe du Raz. En continuant son chemin sur ce sentier des douaniers, le randonneur passera par les petits ports de Pors Loubous, de Feunten Aod, de Brestrée avant d’atteindre la pointe du Raz. Puis, descendant vers la baie des Trépassés, observant au passage la silhouette de la maison phare de Tévennec, il atteindra la pointe du Van atteignant ainsi la baie de Douarnenez, indissociable territoire de landes et d’anfractuosités de rochers qui font l’identité du Cap Sizun. Douarnenez, ville chère au poète Georges Perros, et à tant de personnalités singulières fermera la parenthèse Capiste.

Dans ma besace, “Poèmes bleus”, de cet écrivain baroudeur des mots qui repose désormais dans le petit cimetière maritime de Tréboul, face à cette mer qu’il affectionnait. Lors de pauses réparatrices, je me plais à ouvrir ce recueil de textes, le temps d’une lecture, assis face à la mer, sur un rocher ou un banc, éclairé par un ciel toujours en mouvement dont les nuances de couleurs changent en permanence, au gré des lumières et des vents. Passant du bleu au vert et réciproquement, le ciel et la mer parfois se confondent dans un camaïeu subtil que le breton nomme “Glaz” comme pour ne pas avoir à choisir entre les deux couleurs, celle de la mer et celle du ciel, qui ne forment à ses yeux qu’un seul et même univers.A peine quitté le parking et cet abri de canot de sauvetage dont l’évocation me ramène au temps des canotiers à rames, et pour moi au plus illustre d’entre-eux puisqu’il fut l’un de mes grand-pères, j’arpente le chemin étroit de Lervilly et remarque que quelque chose a changé depuis ma dernière promenade. L’accueil y est devenu plus poétique. Çà et là quelques massifs fleuris invitent le promeneur à la randonnée.Un peu plus loin, un ancien four à goémon a été remis en valeur, redonnant aux pierres oubliées, leur belle dignité, celle de l’histoire des hommes et de femmes qui jadis le bâtirent. Je m’arrête un instant, le temps d’immortaliser la chose par une photo car je pressens que je ne suis qu’au début de mes surprises.Le chemin est remarquablement entretenu. A intervalles réguliers, des bacs invitent les randonneurs à y déposer les quelques laisses de mer qu’ils pourraient trouver sur l’estran au cours de leur randonnée. Un inventaire à la Prévert où se trouvent rassemblés, botte usagée, morceaux de filets de pêches, quelques bidons de provenance aussi exotiques que mystérieuses. Tout ce bric-à-brac, résidus des pollutions marines, ayant probablement été charriés par le balais des marées et ces nombreuses tempêtes auxquelles la baie d’Audierne se trouve souvent exposée. Pas de bouteille à la mer cependant comme celle que je devais trouver il y a de cela quelques semaines et qui m’inspira un billet dans ce présent blog.

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Mais c’est en continuant mon chemin que les choses se précisent. A l’approche du phare de Lervilly, le chemin se fait plus large et un espace plus spacieux fait face à l’océan. Petite merveille de poésie où l’on peut tenir salon. Tout un ensemble de mobiliers faits de palettes savamment assemblées attendent le passage des randonneurs pour les inviter un instant, au repos et à la contemplation.
Chaque banc ou table a été confectionné à l’aide de bois de récupération par un habitant du coin soucieux d’apporter sa touche poétique autant que sa contribution citoyenne à cet espace insolite et sauvage. Rappelant au passage, par la nomination de ces points de repos, les noms des phares célèbres qui balisent ce bout du monde et des rochers avoisinants. Ainsi trouve-t-on, Armen, la Vieille, Tévennec, Sein, et même pour ceux qui auraient besoin de se situer, un superbe panneau d’orientation a été érigé.

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Une initiative individuelle d’un discret dénommé André qui nous rappelle cependant, non sans humour, que certaines pratiques animales sont encore trop souvent  préjudiciables à ceux qui ne regardent pas où ils mettent les pieds. Cette page de blog lui est dédiée car notre rencontre et court échange sur sa démarche bénévole m’ont fortement inspiré.
A mon arrivée déjà du monde au balcon. Un banc était déjà pris, qu’importe il y a d’autres pour faire salon. Alors c’est le moment de m’arrêter, d’ouvrir mon recueil de “Poèmes bleus” et de vous en lire un court extrait, car celui-ci ne pouvait pas mieux en évoquer les lieux.

Marines
Toi qui dans la halte d’une journée peut-être difficile
As choisi de lire
Plutôt que d’écouter, ou de voir
N’as-tu pas la télévision
Je veux que ce soit donc par amour
De ce pays à l’extrême-ouest de l’Europe
De cette Europe fatiguée
Dans les restes prestigieux de laquelle
Les hommes se tuméfient
Se heurtent, se font mal
……..
Je t’invite à chercher avec moi
A chercher et gratter et palper
A mettre l’aiguille adéquat
Sur la cire molle
De cette carte encore imaginaire
Dont je te propose l’exploration
Dont je te demande de parcourir
Les lieux de haute sensibilité.
Que mes faibles mots
Profitent un peu du miracle
De nos mémoires conjuguées
Afin qu’au terme du voyage
Nous entendions battre le cœur
Fût-ce faiblement
De ce pays à l’extrême-ouest de l’Europe
Que l’on appelle la Bretagne,
Ou plus précisément,l’Armor…

Le livre refermé, je retournais au bercail. Déjà en cette fin de journée de grande marée, la fraîcheur de l’air se faisait sentir.
Demain, peut-être un autre jour, en ouvrant mes volets, tel un rideau de théâtre, un nouveau spectacle pourra commencer. Toujours sur un fond bleu, pour démentir les mauvaise langues qui disent qu’en Bretagne tout n’est que grisaille, la marche du monde me donnera rendez-vous. Une hirondelle paraît-il ne faisant pas le printemps, assurément plusieurs sur les fils électriques préparent leur migration.
Rangées telles des notes de musique sur une partition,  j’entends siffler la symphonie du départ comme l’annonce nostalgique d’une fin d’été.Alors cherchez bien la “Blue Note”, et laissez-vous emporter par la mélodie du bleu.