Le grand lazaret (2)

Cette invitation au voyage, me parvenait alors que toutes les frontières étaient fermées. Dans le curieux document publicitaire que contenait ce courrier, je reconnaissais l’image d’une pagode chinoise à la forme caractéristique de ses toitures à encorbellement, aux sommets desquels de multiples dragons sculptés me faisaient penser aux statuaires des églises bretonnes.
De tout temps, et sous toutes les latitudes du globe, la symbolique des images et des formes a été utilisée dans les lieux de culte pour véhiculer de bien étranges messages.

Avec ses cinq étages, haut de trente trois mètres, entièrement construit en bois, le bâtiment symbolise les 330000 personnes de toutes origines ethniques qui vivent dans le canton de Naxi dont l’histoire des descendants remonterait à la dynastie Tang (616-907).
En langue Naxi, le pavillon Wangu ne veut-il pas dire “Pavillon des éternités” ?
Tout un programme.

Les deux lions qui nous accueillent à l’entrée du pavillon, il y en a quatre paires, une par façade, nous rappellent que le bâtiment est érigé sur une colline dont le contour aurait la forme d’un lion accroupi. Mais les 16 colonnes de bois qui constituent la structure ne sont pas là par hasard. Elles se rapportent à la légende de sept sœurs et neuf frères Naxi qui, tout simplement, auraient crée ici un monde meilleur. Rien que cela.
Pour ce qui est de la hauteur de ces colonnes, 22 mètres, elles font écho à une coutume Naxi qui  voudrait que, ”Les bonnes choses devant être par deux”, le mariage ne peut être célébré qu’un jour pair.

Le résumé de ce voyage ne serait pas complet si on ne situait pas le pavillon Wangu dans la géographie du vaste pays. Il se trouve en effet dans la vieille ville de Lijiang dans la province chinoise de Yunnan.
Bordée par une série de canaux au pied de la montagne du Dragon de Jade qui culmine à 5596 m, à deux pas du Tibet et de la frontière Birmane, cette cité ancienne est depuis les temps les plus reculés lieu de passage et de commerce.

Alors que l’humanité se trouve confrontée à une nouvelle pandémie d’un virus inconnu, baptisé Covid 19, et que le temps s’arrête sur le monde, je découvre en m’intéressant à l’histoire de la pagode Wangu, que la ville de Lijiang fut en 1855 le foyer d’une épidémie de peste bubonique qui allait se propager à travers le monde. Considérée comme la pandémie la plus meurtrière de l’humanité celle-ci se propagea par vagues successives jusqu’en 1945, soit presque la durée d’une guerre de cent ans.

Cette forme si particulière de peste fut appelée à l’époque Peste Noire, probablement en raison d’une autre légende qui associait cette couleur au peuple Naxi. La retenue d’eau bordant la vieille ville de Lijiang répondant au nom évocateur de bassin du Dragon Noir, la métaphore est tentante d’attribuer la légende à un flux migratoire qui, tel un encrier géant se reversant, inonda le monde d’une sinistre marée noire.

Comme un phare situé sur le toit du monde, cette pagode alerte l’humanité des dangers du voyage. Depuis la nuit des temps et pour l’éternité, tant que les hommes se déplaceront, ils transporteront aussi avec eux ces sournois bagages que l’on appelle virus. En ce sens, Wangu, le pavillon de l’Eternité n’aurait pas usurpé son identité.

Nombreux furent les médecins du monde, civils ou militaires à œuvrer en Chine pour lutter contre les fléaux pandémiques des XIX et XX siècles. Parmi eux, venant de France d’illustres médecins de marine se sont distingués, Albert Calmette, Joseph Chabaneix, Gérald Mesny, Charles Broquet, Victor Segalen et tant d’autres moins connus mais tous aussi dévoués. Pour ce qui est de combattre la peste, le plus célèbre d’entre eux fut le Dr Alexandre Yersin de l’institut Pasteur. En découvrant le bacille yersinia pestis en 1894, et en mettant au point un vaccin, il permit un temps de calmer la colère du Dragon Noir.

Médecins voyageurs, poètes bienfaiteurs, parcourant le  monde dans le seul but de soigner et de soulager la misère, beaucoup d’entre eux sont partis du port de Brest.
Ainsi, tel un moine taoïste chevauchant sa monture, Guo Ba Tsin quitta un jour son lazaret breton pour s’en aller soigner l’humanité … (à suivre)

2 réflexions au sujet de « Le grand lazaret (2) »

  1. J’attendais avec impatience de découvrir la pagode et son histoire. Nous voilà plongés dans le Yunnan, à l’époque si riche de mes poètes favoris, les poètes Tang.
    Merci pour la description détaillée et pour la signification précise des différents éléments. Voilà qui fait rêver, tout en nous rattachant à l’époque actuelle via les virus et les épidémies, avec aussi les remarquables médecins brestois.

    • Merci Danielle. Curieuse rencontre en effet que cette image qui s’est invitée dans ma boite à lettres et qui m’a fait partir, sans boussole, sur la route de la soie. Je vois déjà un peu mieux le chemin que je vais emprunter pour terminer cette petite narration, en forme de conte de Noël, inspirée par la poésie des lieux autant que par ses récits. Comme quoi on peut toujours voyager d’un curieux lazaret qui nous retient prisonnier. Tu as pu observer, car tu connais très bien le sujet, que c’est du côté de Lijiang que Victor Segalen a dû renoncer à son départ pour le Tibet en août 1914. Reste maintenant à découvrir qui peut bien se cacher derrière ce Guo Ba Tsin …. une chose est certaine, ce n’est peut-être pas lui …. Mais je suis un peu trop bavard, car pour l’heure, je n’en connais pas encore la suite …

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