La demeure du chaos

« Faut-il attendre la fin du monde pour y penser, ou s’y préparer ? »

S’il est un lieu qui m’interroge aujourd’hui c’est bien celui où mes pas devaient me guider en ce jour de canicule. Lieu propice à renforcer l’image d’apocalypse si bien illustrée par l’environnement singulier dans lequel j’allais m’immerger le temps d’une visite, d’une rencontre.L’atmosphère caniculaire pesante, avec des températures avoisinant les 40 °c, devait accentuer ma sensation de mal être. J’avais déjà entendu parler du personnage controversé de Thierry Erhmann et de sa légendaire demeure située à quelques encablures de Lyon, dans le petit village de St Romain-au-mont-d’or, et je m’étais promis, lorsque je repasserai par Lyon, de visiter cet espace de 9000 m2, où sont exposées plus de 5000 œuvres dédiées à l’Art Contemporain.

Ce que j’avais retenu de la démarche artistique du personnage, n’était pas très éloigné de ce que j’avais appris des artistes Dadaïstes des années 1920, lorsque l’engagement politique et les pensées surréalistes de l’époque conditionnaient souvent les modes d’expressions artistiques. Je me doutais donc que je n’allais pas visiter une annexe du Louvre, ni un banal musée de campagne.
Si, par le passé, j’ai eu plusieurs occasions de découvrir des espace dédiés à l’art contemporain, celui que j’allais découvrir en ce jour de juin, était aux antipodes de ce que je pouvais imaginer. Je peux même avancer, sans trop m’écarter de la réalité, qu’avec la profusion des œuvres exposées, que je suis tombé sur une sorte d’encyclopédie : l’Universalis de l’Art Contemporain, version Wiki, s’affranchissant de tout interdit. L’Art se veut libre.

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Dès les années 1916, les horreurs de la première guerre mondiale, allaient influencer les artistes, bousculant de fait les conventions et l’ordre établi. Ainsi est né l’esprit Dada incarné par le poète roumain Tristan Tzara.
Les expressions artistiques prendront alors des formes inattendues, tant sur le plan graphique que littéraire. Autant que mon esprit puisse encore suivre le cheminement d’une pensée surréaliste, admirant les propositions de Marcel Duchamp ou les poèmes de Jacques Prévert et autre André fut-(il) Breton, le jardin du champ ici n’est que ruines. Cà y est, je sens que je suis contaminé.

Et il ne faut pas longtemps en effet pour que la mayonnaise prenne. Car ici le danger d’être contaminé est partout, des spectres radioactifs, aux fresques et peintures aux couleurs d’hémoglobine, tout rappel le chaos. Je vous avais prévenu. Déjà avant de pénétrer dans l’antre apocalyptique, toutes les ingrédients des pensées métaphysiques et formules mathématiques d’un monde mis en équation sont proposées à notre méditation.

Sur les murs bariolés de la propriété, aux allures de Street-Art, s’entrelacent dans un graphisme fractal tout ce que le monde porte de lamentations, d’utopie mais aussi d’espoirs d’un monde meilleur.

La folie créatrice des artistes qui souvent amène à “no limit” interpelle au point parfois de vous laisser sans voix. On se trouve donc dans l’incapacité d’un jugement binaire qui n’aurait comme alternative que de cocher 2 cases : “Beau” ou “Pas beau”.
Je me souviens de cette visite à Hauterives, dans le Palais Idéal du Facteur Cheval. Un moment particulièrement émouvant qui laisse songeur, lorsque l’on prend la mesure de ce qui fait la différence entre un artiste bricoleur et un esprit de génie. Au delà du talent, la notion du “no time” rejoint ici celle du “no limit” et tout devient néant car géant.

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Du chaos du monde, avec ses symboles guerriers, ses armes destructrices où se mélangent carcasses d’avion, d’hélicoptère guerrier, (je n’ai pas vu de sous-marin, mais je n’ai pas pu tout visiter),  je comprends à la fois que ce lieu interroge, dérange. Cela est le propre de l’art. Heurter la bien-pensance de l’Homme qui n’aime pas être dérangé.
Si, dans tout ce fracas de technologie, de cris, de révoltes atomisées, de messages codés, je ne suis pas certain d’avoir tout compris, je retiendrai ce message d’Albert Einstein, affiché à l’entrée de lAmerican Visionary Art Museum de Baltimore : “L’imagination est plus importante que la connaissance”.
A n’en pas douter les artistes, ici, ont de l’imagination.

Une visite gratuite qui ne laissera pas le visiteur indifférent. Il faudra cependant revenir plusieurs fois pour tout comprendre, car cet espace est à l’image du monde, en perpétuel mouvement, pour ne pas dire bouleversement.
Si la guerre 14-18 fut à l’origine du mouvement intellectuel appelé Dadaïsme, probablement que l’après 11 septembre 2001 revisité par Thierry Erhmann  laissera, pour longtemps encore, son empreinte sur ce petit territoire Lyonnais.

Merci à Marc, s’il lit cette petite page de blog, de nous avoir amicalement guidé et donné, par ses explications, quelques clés de compréhension lors de notre éphémère passage.

A bientôt pour de nouvelles découvertes …

Bouteille à la mer (2)

Quelques jours plus tard, de retour sur cette petite plage St Julien…
L’été aura du mal à s’imposer cette année, car il fait encore frais pour la saison.
Par chance, ce soir il fait plutôt bon, le ciel est dégagé, tout semble paisible comme au moment où la nature va se mettre en veille, les oiseaux font silence. La nuit s’annonce.

Je n’avais pas encore dîné, mais qu’importe, car plus personne ne m’attend. J’aime à venir flâner sur les quais en ces fins de soirées, pour le simple plaisir de sentir l’atmosphère du port qui s’endort. Seuls quelques pêcheurs attardés rentrent du raz de sein, rapportant à la criée leurs prises du jour. Il est toujours agréable de voir accoster leurs puissantes embarcations et admirer les bars fraichement pêchés. L’imaginaire fait alors le reste. Souvent ces hommes solitaires sont de grands taiseux. Inutile de les questionner. A quoi bon. Ils rentrent fourbus de leurs dures journées et n’ont qu’un souhait rentrer au plus vite au bercail, pour demain repartir de plus belle. J’ai pour eux et le métier qu’ils exercent, avec une si grande passion, une profonde admiration.

Mais ce soir je suis poussé par l’envie de faire quelques pas sur la plage.
Qu’il est agréable de se sentir seul au monde en marchant sur le sable d’une plage déserte. Je mesure ce luxe en imaginant les embouteillages que certains de mes compatriotes subissent en ce moment dans les grandes métropoles. Un vrai sentiment de plénitude que j’aurais tant aimé partager avec celle qui, il y a quelques mois encore, partageait mes promenades.

Je passe donc devant le mémorial des “Péris en mer” et comme à chaque fois, j’éprouve une pensée pour ceux qui ne reviendront jamais. Un peu plus haut, telle une sentinelle surplombant la colline, la petite église garde l’entrée du port. Plus loin, face à ce môle du Raoulic, tant de fois arpenté, le petit cimetière marin où s’endorment une fois encore leurs éternels locataires, bercés par le murmure des vagues et les derniers clapots du soir.

Je surplombe l’entrée de la plage et descend la cale aux vieux pavés usés qui vient en pente douce araser le sable fin mouillé. En face, la passerelle des Capucins semble se diluer dans un halo de brume naissante.

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Mon regard est soudain attiré par un point brillant à la surface de l’eau. Se dandinant à la surface du miroir, flottant comme un bouchon, une bouteille à la forme d’une quille de bowling que je devine être de Perrier, semble tranquillement attendre qu’on la prenne. Je n’aurais pas beaucoup d’effort à faire pour y parvenir. Juste à mouiller l’une de mes chaussures. Surprise. Elle semble contenir quelque chose. Le verre transparent laisse apparaitre une feuille de papier enroulé, proprement maintenue par un élastique. Une bouteille à la mer. Une vraie cette fois, avec un message. Incrédule rencontre que je ne peux partager avec personne puisque je suis seul. Je pose cette bouteille sur le rebord de la cale et reste un instant sans bouger. Mon histoire du “Souffleur” ,entremêlée avec celle du Bugaled Breizh, remonte à ma mémoire. Improbable rencontre en ce lieu si singulier, où il y a quelques années j’avais inventé une histoire pour la raconter à mes petits enfants en leur expliquant le pourquoi d’une bouteille errant à la surface de l’eau et le rôle de ce monument, à la mémoire des disparus en mer.

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La capsule de la bouteille bien fermée, avait rendu l’habitacle étanche. Je retire avec précaution le billet. Comme un gamin tirant avec délicatesse l’anneau d’un billet de loterie de kermesse, je retire l’élastique…

Farce d’adolescent ou vrai message posté par des jeunes mariés ? Je ne le saurais jamais. Encore un de ces mystères auxquels la petite plage St Julien m’aura habitué. La ville d’Ys n’est pas loin, avec elle tous mes souvenirs de lectures d’enfance, s’entrelacent avec les récits de mes ainés. La mer a tellement de secrets.
Un simple regret car je commençais à avoir faim. Mes hôtes ne m’avaient pas laissé leur coordonnées. Dommage. J’aurais tant aimé faire une bise à la mariée. Qu’importe, il est temps de rentrer, alors bon vent à Madeleine et et à son cavalier.