A propos Paul Kersaudy

Pratique la photographie en amateur, le théâtre et aime jouer avec les mots ...

La crosse en l’air !

Hasard du calendrier ou inspiration pentecôtiste, l’ami Jacques Prévert s’invite aujourd’hui à ma table d’écriture.
Contemplant les rosiers de mon modeste jardin, mes pensées vagabondes me ramènent quelques années en arrière dans les salons feutrés d’un estaminet cherbourgeois où, pour mon plus grand plaisir, des amis comédiens m’avaient donné rendez-vous, le temps d’un spectacle de théâtre à la mémoire du poète disparu.

Quittant les rives paisibles d’une Penfeld embrasée de soleil, j’avais décidé, le temps d’un week-end à rallonge, d’aller à la rencontre de celui que les enfants aiment à appeler l’ami Jacques et que les hommes à l’esprit libre connaissent mieux sous le nom de Prévert.
C’est ainsi, qu’un matin brumeux, je devais arriver à la pointe du Cotentin et faire une halte dans le petit cimetière d’Omonville-La-Petite pour y déposer quelques touches colorées. Petit instant de recueillement aux accents surréalistes qui n’auraient probablement pas déplus à l’intrépide jongleur de mots, au tempérament parfois rebelle.
Un verre de rouge à la main, en compagnie de “Filles de la pluie” nous avons déclamé quelques uns de ses vers à la santé d’un monde qui n’était pas encore affecté par l’insolite pandémie de virus que nous connaissons aujourd’hui.
La convivialité de l’acte symbolique aidant je devais pousser cette proximité naissante avec le poète en me rendant à sa demeure, désormais transformée en petit musée. Cette troménie païenne ne pouvait cependant s’achever sans pousser la curiosité jusqu’aux portes de son jardin secret, situé à quelques encablures de sa petite maison.
Comme tout jardin secret, il arrive parfois que celui-ci soit fermé au public, respectant à la lettre la pause dominicale. Il se présente comme un espace bien clos, mais suffisamment bien grillagé pour que nous puissions paisiblement  l’admirer. Planté d’arbres, de fleurs et d’arbustes aux essences variées, offerts par ses nombreux amis intimes, venus le visiter, Prévert le facétieux, fidèle à son image, y avait semé à l’attention de ses futurs admirateurs anonymes, quelques messages poétiques dont il avait le secret, probablement pour que ces derniers y prennent un peu de graine.

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C’est à l’âge de 70 ans que Jacques Prévert vint s’installer dans cet autre bout du monde qui ressemble tant au mien. Fuyant les turbulences des hommes trop pressés de vieillir, l’homme qui détestait tant la guerre finira ses jours en 1977, à quelques kilomètres des plages du débarquement, près de son ami complice Alexandre Trauner, décorateur de cinéma et de la maison de Jean-François Millet, bercé par l’Angelus.

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A la veille de la date anniversaire du 6 juin, qui cette année aura des allures bien surréalistes et en ces périodes troublées d’un monde qui tourne de moins en moins rond, j’ai aujourd’hui besoin de poésie.
Alors, aux esprits chagrins qui seraient tenter de me dire que : “Prévert c’est du ringard”, je me mets à rêver d’une réplique qu’aurait pu avoir le parolier célèbre en regardant le monde en marche : “T’as d’beaux yeux tu sais, mais de nos jours les Précieuses n’ont jamais été aussi ridicules ».

Le génome des “Isolés” (4)

Si l’on ne retient des Années 20, que les images des “années folles” caractérisées par cette soif de renouveau, d’insouciance et de grande extravagance, ce serait vite oublier que cette période fut particulièrement troublée sur le plan social et politique.
La folie meurtrière des hommes de 14-18 n’empêchera pas la crise financière de 1929, elle même annonciatrice d’un prochain conflit mondial particulièrement destructeur.
A cela devait s’ajouter, pour la pointe bretonne, les caprices d’une nature turbulente et une nouvelle pandémie avec la grippe venue d’Espagne et dont les répliques continueront encore à faire des victimes jusqu’en 1921.
Mais les marins bretons, bien qu’habitués aux grosses tempêtes, si fréquentes en mer d’Iroise, devront faire face à un nouveau drame, une fois encore, à Armen.

C’était un jour de mi-décembre 1923, lorsque le feu se propagea dans la lanterne, laissant ses occupants dans un total désarroi.
Par chance, le grand-père qui était de repos sur le minuscule caillou de l’île de Sein à la résidence du “Grand Monarque” où vivaient collectivement les familles de gardiens, échappa à ce tragique évènement qui heureusement ne fit aucune victime.
-« Il doit se passer quelque chose aurait-il dit à son épouse. Le feu ne s’allume pas et le drapeau noir doit être hissé”.
Même au repos, un gardien a toujours un œil ouvert sur son protégé. Paradoxalement, les journaux locaux s’étaient peu intéressés à ce nouveau drame, relatant l’évènement de manière laconique. Comme quoi, en l’absence de sensationnel, l’homme s’habitue à tout.

C’est par le journal “La République Française”, fondé par Gambetta, que je devais retrouver un beau texte écrit sous la plume de Charles Le Goffic. Il illustre bien ce qu’était alors la condition de ceux que l’on appelait les “Isolés”. Il mérite d’être découvert en mémoire pour ces hommes d’exceptions comme le sont aujourd’hui nos soignants qui sont un peu les gardiens de nos vies. Ce billet de blog leur est également dédié.

La tragédie d’Armen

Voilà, par cet incendie d’Armen et le double danger du feu et de l’eau, à quoi n’ont échappé que par miracle ses trois veilleurs : Le Pape, Loussouarn et Menou, l’attention ramenée sur la vie pathétique des gardiens de phares.

Je parle, bien entendu, des gardiens qui habitent en pleine mer, sur les écueils que l’ancienne langue maritime appelle les Isolés. Cénobites de l’immensité, ces gardiens-là, sur le continent, peuvent avoir une famille : l’administration ne la connaît pas. Du fait de leur entrée au service d’un « Isolé », ils se condamnent, tout le temps qu’ils sont en mer, au célibat le plus strict. Et au célibat, s’ajoute, dans la plupart des cas (tant la plate-forme du phare est étroite, le platier de roches sur lequel il est planté d’accès difficile), la claustration presque absolue, qu’interrompt théoriquement tous les quinze ou vingt jours, la visite du baliseur des Ponts et Chaussées chargé de la relève et du ravitaillement. Seulement, il arrive que ce baliseur, de plusieurs semaines ne puisse accoster.
Sur Armen, d’après M. Charles Léger, qui a mené sur place une diligente enquête, le gardien-chef Jean Marie Fouquet demeura bloqué ainsi cent jours durant, plus de trois mois. Un record !

Et tout de même, quand on y songe, quelle existence que celle de ces hommes ! Des poètes l’on enviée parfois, mais c’étaient des poètes, gens d’imagination prompte et qui planent au-dessus des contingences :

Loin des villes de plâtre où l’ennui me talonne
Loger dans une tour de granit et de fer
Être, comme un héros, l’hôte d’une colonne.
Et la nuit, comme un astre, illuminer la mer :
Au lieu des bois, des champs, des cités, des visages,
Dont l’âge et les saisons altèrent le tableau.
Contempler à loisir éternels paysages
A jamais composés de ciel, de pierre et d’eau !

Beaux vers qui honore leur auteur, ce Charles Frémine si copieusement ignoré de la génération actuelle ; mais dans la réalité, j’imagine que peu d’hommes seraient capables de supporter sans faiblir la dure condition qu’on impose aux gardiens des Isolés. Non point que leur tâche soit trop lourde, encore que dangereuse : c’est une tâche de surveillance surtout, mais ce qui la complique, c’est sa monotonie même, l’absence de toute distraction, la promiscuité fatigante qu’elle crée entre les hommes. Victor Cherbuliez, jadis, me racontait que Buloz, à une première de l’Opéra-Comique, ne put pas demeurer plus d’un acte dans son fauteuil : non que le sujet lui déplût, ni la musique.
Mais figurez-vous disait-il à Cherbuliez, qu’il y a là un sacré ténor qui a la tête de mon secrétaire de rédaction. Alors vous comprenez …

[…] Pour bien se rendre compte de la situation tragique des trois rescapés d’Armen, il faut savoir ce qu’est cet Armen, légendaire sur toute la côte, tant il s’y est passé de drames. Aucun phare (jusqu’à celui de Rochebonne) n’a posé à nos ingénieurs de problème plus difficile. Armen comme on le sait, est le nom d’une roche torve, maléfique, à la pointe extrême de cette chaussée sous-marine de Sein qui mesure 8 miles de long.

Tenter de planter là un phare semblait un défi au bon sens. On y est parvenu cependant, mais il n’y a pas fallu moins de treize années . Comme la roche est couverte à marée haute et que même à mer basse elle est continuellement balayée par les lames, qu’en plus on ne peut y accoster que par temps calme, les ouvriers devaient se munir de ceintures de sauvetage et se cramponner aux aspérités du granit.
Sur trois cent soixante-cinq jours, la première année, on put accoster la roche que sept fois, faire en tout huit heures de travail, percer quinze trous sur les points les plus élevés.

[…] Aussi, et quoiqu’il n’atteigne pas 34 mètres, hauteur très modérée pour un phare de grand atterrissage, Armen commencé en 1868 et achevé seulement en 1881, a-t-il coûté au budget des Travaux publics que tel phare, comme celui de la Vierge, qui le dépasse de 40 mètres ?

[…] Une mer terrible le bat. On a vu des vagues le coiffer, briser ses vitres et dans son poing, le vent parfois l’étreint à le broyer. La plupart du temps on n’y peut accéder qu’à la faveur d’un va-et-vient. Le baliseur des Ponts et chaussées mouille à quelques encablures, tout en faisant machines arrière, pour résister au courant, de 9 nœuds en cet endroit. Un des gardiens lance une amarre ; celle-ci est attachée à un câble qu’on enroule au treuil du baliseur ; puis au moyen d’une escarpolette mobile, on hisse et on descend les provisions, les coffres, les hommes mêmes, du phare dans le navire, et réciproquement.
C’est ainsi , je crois, que Mr Yves Guyot, alors ministres des Travaux Publics, prit pied, par voie aérienne, sur la plate-forme d’Armen : les gardiens étaient éberlués. On l’eût été à moins. C’était le premier ministre qu’ils voyaient dans leur Thébaïde marine, – et ce fut d’ailleurs le dernier.  Charles Le Goffic.
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Par cet article, dont je n’ai retranscrit que quelques extraits, je terminerai cette courte chronique sur Armen.
Après ce nouveau drame tous les gardiens s’en iront et seront remplacés. Soit parce qu’ils démissionneront, soit parce qu’ils seront mutés. Ainsi, en 1924 le grand-père quitta l’enfer des enfers, pour un paradis du nord de la France. Je dois à cet endroit le début d’une nouvelle vie.
De ce mythique phare d’Armen, j’en héritais un jour le génome à travers quelques vieux livres jaunis, dont les pages, léchées par les flammes de l’enfer, resteront à jamais noircies. Ces livres, qu’entre deux vacations Daniel apportait avec lui, nourrissaient ses pensées lors de longues soirées de veilles, à défaut d’éclairer la noirceur de ses nuits.

Cent ans se sont passés et en 2020 que reste-t-il de ces phares ?
Que transmettre aux générations qui nous succéderont, comme belles images de cet esprit des lumières qu’incarnaient si bien ces hommes de l’ombre aux yeux des marins du monde ?

Que représente cette solitude d’une cinquantaine de jours, que je viens d’expérimenter, par rapport aux longs moments de souffrances, de doutes et d’angoisse, que connaissent ceux qui sont dans leurs vies et leurs têtes, des « isolés ». Luttant pour vivre dans une chambre d’hôpital, dans un service d’urgence, ou travaillant pour simplement nous permettre de ne pas, à notre tour, sombrer. Certes, cette nouvelle expérience dont je me serais bien passée m’aura permis, en me retournant sur le passé de ces hommes courageux de toucher un peu du doigt le sens de leur solitude tout en gribouillant quelques insignifiants billets.
S’il ne devait rester de cet épisode que des fragments de plaisirs, ils l’auront été autour de ces lectures enfouies, comblant à travers elles l’image incomplète que j’avais d’un grand-père. Je découvrais à la lumière des livres qu’il m’avait légué, aux pages souvent annotées, ce qu’il pensait lui-même de la vie de son époque, de ses engagements politiques, de ses convictions profondes aussi.
Peut-être aurais-je ainsi redécouvert, dans le silence de ma tour dorée, ce génome salvateur commun à tous les isolés et qu’en regardant un peu le monde des anciens, on apprend aussi à se diriger.

Article précédent : Le génome des « Isolés » (3)

Le génome des “Isolés” (3)

Curieuse l’attitude en effet que celle de l’administration des phares dans ces années d’après guerre.
La der des ders avait laissé dans une France exsangue, des générations de mutilés que la nation dans sa grande générosité allait aider à retrouver le chemin de la vie en leur proposant des emplois, dits “réservés”, de gardiens ou de postiers. Gardien ce n’est pas fatiguant pensait-on là haut, dans les salons dorés. Alors les éclopés, sans jambe ou bien gazés des tranchées, se virent proposer des emplois de gardiens dans les phares ou dans les musées. Mais pour trouver un remplaçant au gardien Plouzennec l’administration des phares fut confrontée à un sérieux dilemme. S’il fut proposé, comme les directives le préconisaient, de prendre en priorité des anciens blessés de guerre, ceux-ci ne purent jamais satisfaire aux exigences des lieux, soit parce que physiquement inaptes, ils ne pouvaient y accéder, soit tout simplement parce qu’ils refusaient de s’y rendre.

Le premier candidat volontaire, ancien militaire du 2ème RIC de Brest, pensionné à 65%, qui avait pratiquement perdu l’usage de ses deux jambes, fut ligoté au dispositif de transbordement  pour tenter d’être hissé comme un vulgaire paquet sur le phare, la manœuvre trop risquée fut abandonnée. Le 31 mai 1921 un autre candidat fut nommé. Il ne prendra jamais son poste. Le 3 septembre enfin un troisième candidat classé mutilé refusa également de s’y rendre.
Il fallut donc attendre le 2 mars 1922 pour que le grand-père, jeune marié, qui avait souhaité quitter la marine marchande pour devenir, comme son frère aîné, gardien de phare, se vit à son tour proposer le poste, faisant donc exception aux règles en vigueur d’emploi réservé.

Quelle entrée en matière donc, pour le jeune Daniel Ropart, que de prendre la succession de ce pauvre gardien Plouzennec, dont la mémoire déjà venait de passer dans les méandres de l’oubli. Le Roi est mort, Vive le Roi !
L’administration ne fait pas de sentiment, son visage se cache derrière le masque impassible de la belle Marianne. Mais Marianne n’avait jamais mis les pieds à Armen, savait-elle seulement où ce phare se trouvait ?  La question probablement ne lui fut jamais posée.Tous les fonctionnaires peuvent en témoigner. Quand tu t’engages pour la nation, tu vas là où elle te nomme. Tu deviens une croix dans une case, c’est à prendre ou à laisser.

Photo prise en septembre 2017. Le phare est désormais gardé par les cormorans.

Mais c’était sans compter avec le caractère bien trempé du nouvel arrivant. La jeunesse sait bousculer les codes établis. Aussi, avec l’appui des autres gardiens en postes, dont Menou, Fouquet et Le Pape qui deviendra son ami, les revendications allaient bon train. Ainsi, forts de ces difficultés de recrutement les gardiens finirent à imposer à l’administration l’impérieuse nécessité de sécuriser le plateau du phare et quelques temps plus tard, une rambarde fut édifiée. Malgré les affres du temps il reste encore aujourd’hui quelques plots de bétons qui peuvent en témoigner, signature d’une époque révolue.
Mais la vie dans les phares n’était pas une sinécure, les tempêtes hivernales se succédaient et le 20 mai 1922 alors qu’un brouillard épais recouvrait de son manteau feutré l’océan, le paquebot Egypt, courrier des Indes qui partit d’Angleterre pour rallier Bombay, coula à 28 miles d’Armen au sud d’Ouessant, après être entré en collision avec un cargo français qui se rendait au Havre. On déplora une centaine de victimes… mais cela ne sera hélas pour le nouveau gardien que le début d’un long apprentissage.

La suite :  Le génome des Isolés (4)…
Le génome des « Isolés » (2)