La crosse en l’air !

Hasard du calendrier ou inspiration pentecôtiste, l’ami Jacques Prévert s’invite aujourd’hui à ma table d’écriture.
Contemplant les rosiers de mon modeste jardin, mes pensées vagabondes me ramènent quelques années en arrière dans les salons feutrés d’un estaminet cherbourgeois où, pour mon plus grand plaisir, des amis comédiens m’avaient donné rendez-vous, le temps d’un spectacle de théâtre à la mémoire du poète disparu.

Quittant les rives paisibles d’une Penfeld embrasée de soleil, j’avais décidé, le temps d’un week-end à rallonge, d’aller à la rencontre de celui que les enfants aiment à appeler l’ami Jacques et que les hommes à l’esprit libre connaissent mieux sous le nom de Prévert.
C’est ainsi, qu’un matin brumeux, je devais arriver à la pointe du Cotentin et faire une halte dans le petit cimetière d’Omonville-La-Petite pour y déposer quelques touches colorées. Petit instant de recueillement aux accents surréalistes qui n’auraient probablement pas déplus à l’intrépide jongleur de mots, au tempérament parfois rebelle.
Un verre de rouge à la main, en compagnie de “Filles de la pluie” nous avons déclamé quelques uns de ses vers à la santé d’un monde qui n’était pas encore affecté par l’insolite pandémie de virus que nous connaissons aujourd’hui.
La convivialité de l’acte symbolique aidant je devais pousser cette proximité naissante avec le poète en me rendant à sa demeure, désormais transformée en petit musée. Cette troménie païenne ne pouvait cependant s’achever sans pousser la curiosité jusqu’aux portes de son jardin secret, situé à quelques encablures de sa petite maison.
Comme tout jardin secret, il arrive parfois que celui-ci soit fermé au public, respectant à la lettre la pause dominicale. Il se présente comme un espace bien clos, mais suffisamment bien grillagé pour que nous puissions paisiblement  l’admirer. Planté d’arbres, de fleurs et d’arbustes aux essences variées, offerts par ses nombreux amis intimes, venus le visiter, Prévert le facétieux, fidèle à son image, y avait semé à l’attention de ses futurs admirateurs anonymes, quelques messages poétiques dont il avait le secret, probablement pour que ces derniers y prennent un peu de graine.

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C’est à l’âge de 70 ans que Jacques Prévert vint s’installer dans cet autre bout du monde qui ressemble tant au mien. Fuyant les turbulences des hommes trop pressés de vieillir, l’homme qui détestait tant la guerre finira ses jours en 1977, à quelques kilomètres des plages du débarquement, près de son ami complice Alexandre Trauner, décorateur de cinéma et de la maison de Jean-François Millet, bercé par l’Angelus.

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A la veille de la date anniversaire du 6 juin, qui cette année aura des allures bien surréalistes et en ces périodes troublées d’un monde qui tourne de moins en moins rond, j’ai aujourd’hui besoin de poésie.
Alors, aux esprits chagrins qui seraient tenter de me dire que : “Prévert c’est du ringard”, je me mets à rêver d’une réplique qu’aurait pu avoir le parolier célèbre en regardant le monde en marche : “T’as d’beaux yeux tu sais, mais de nos jours les Précieuses n’ont jamais été aussi ridicules ».

Le génome des “Isolés” (1)

C’est un sentiment bien  étrange qui m’envahit ce matin, presque un mal être, comme une absence pesante.
J’aperçois au loin, une mer calme sur la rade de Brest et ce silence, imposé par un confinement contraint depuis bientôt cinquante jours, laisse à l’atmosphère du moment le champ libre aux mélodies cacophoniques des chorales d’oiseaux.
Au loin, dans le brouillard, je distingue la petite île de Trébéron, lazaret où jadis la marine Royale isolait ses marins migrants revenant de contrées lointaines, le temps d’une quarantaine. Aujourd’hui, c’est à mon tour d’être enfermé.
Nous sommes probablement nombreux sur la planète à expérimenter depuis plusieurs semaines le même rituel. Difficile en effet de savoir de quoi demain sera fait, alors on se trouve saisi d’envies soudaines, de retours en arrière. On se met à ranger, on se replonge dans l’avant, on redécouvre des trésors égarés, des souvenirs enfouis, des photos du temps passé, des vieux journaux, des carnets de notes, écrits à la hâte, pour la postérité.
Frénétiquement l’homo sapiens isolé, envahit le net. S’accrochant désespérément à cette petite fenêtre symbole de liberté, il s’empare de facebook, skype, whatsapps and so on, il passe ses journées au téléphone, il ne se laverait même plus, à en croire les journaux. Drôle d’époque, quand on se remémore que le manque d’hygiène fut par le passé, dans nos sociétés qui se disent savantes, cause de tant de mortalités.

L’histoire singulière que je vais vous raconter aujourd’hui et dans les prochains billets n’est pas une fiction mais bien le témoignage de la réalité souvent tragique de ces gardiens des mers dont la contrainte première était d’être confinés. Mais de la dureté de ces métiers disparus et peut-être aussi parce que ceux-ci étaient difficiles et pénibles, tout comme le sont ceux de nos soignants, luttant aujourd’hui d’arrache-pied pour sauver des vies, il se dégage parfois un sens insoupçonné de légèreté et de poésie : la fierté d’être utile, la belle humanité, celle d’être avant tout, au service des autres avec toujours hélas cette double solitude face aux choix que l’on doit faire, quand il s’agit de secourir.

Certes j’avais déjà, par le passé, publié beaucoup de billets de blog et de photos sur mes phares préférés d’Armen, de Tévennec, les enfers bretons et bien d’autres aussi, moins austères, ceux du paradis. Mais aujourd’hui, à mon tour contraint de rester enfermé, je me suis laissé porter par une nouvelle curiosité, celle de découvrir  plutôt que de l’imaginer, l’univers extra-ordinaire de ces hommes qu’à l’époque on appelait les “Isolés”.

Aujourd’hui, cette introspection, stimulée par le confinement prend curieusement pour moi tout son sens car j’ai peut-être enfin trouvé la vraie raison pour laquelle je m’intéresse depuis si longtemps à ces hommes silencieux que l’on appelait aussi “gardiens de feux”. Le gardien c’est rassurant non ? et le feu ça réchauffe…

Alors j’ai ressorti mon vieux microscope rouillé et je viens de découvrir, à ma grande surprise le « génome des “Isolés”, ce génome si rare, dont seuls les gardiens de phares, les vrais, sont dotés…

Alors si vous voulez me suivre, entrez. Exceptionnellement aujourd’hui
je vous ouvre les portes de l’un de mes jardins secrets.
Tout commença un jour d’octobre 1908 …

La suite …