Eugène, dernier sabotier

La vie serait-elle, comme l’eau d’une rivière qui coule et que rien ne peut arrêter si ce n’est l’ultime plongeon dans l’océan, de l’éternité ?

Aujourd’hui une fois encore, hélas, je perds un compagnon de route, laissant ma frêle embarcation voguer au gré d’une navigation chancelante et de plus en plus solitaire.
Il est des personnalités qui marquent vos destinées, vous inspirent et vous motivent dans vos choix de vie, dans vos projets. Ces rencontres qui vous apaisent autant que ces absences qui vous pèsent.
J’avais fait la connaissance d’Eugène il y a bien longtemps, au siècle dernier, quelque part en Auvergne, sur une route jadis empruntée par les Compagnons du Tour de France, à l’esprit d’un terroir désert et pourtant si proche de celui des landes de ma Bretagne profonde. L’homme me parlait avec passion de son métier de sabotier, il était de ces artisans qui vivait au rythme de la nature. Avait appris le métier de son père, lui-même sabotier. Le bois, ce matériau qui même mort, me disait-il,  reste encore étrangement vivant.
Je l’avais ensuite rencontré à de nombreuses reprises, il m’accompagnait dans mes songes de projets « boiseux », guidait ma main hésitante lorsque ma gouge effleurait l’aubier. Jamais avare d’explications, toujours prêt à montrer, à partager. La transmission des savoirs-faire reste encore de nos jours pour le vrai manuel, la plus belle image de ce que l’ouvrier appelle “la connaissance”.
A mon tour, jamais rassasié d’images, l’objectif de mon appareil photo aimait à le regarder travailler. Scrutant en silence, le moindre de ses gestes pour capturer les secrets de sa dextérité. Ecoutant le tranchant de l’outil, respirant le copeau d’une essence enivrante. Silence. Oui, la photographie et l’image restent, je le pense, les meilleurs alliées de l’homme pour immortaliser la beauté du geste, l’intelligence de la main, face à l’éternité.
Que ces images voguent encore longtemps dans l’océan immatériel d’internet pour semer et transmettre simplement ce jardin du souvenir, celui de mes jours heureux.

Haïku de blues

Rose tant aimée
Renaîtras-tu de tes cendres
L’hiver terminé ?

Rouge et blanc s’uniront
Dans ton jardin secret
Au printemps de la vie

Tes pleurs sans larme
Envahissent les songes
De mes nuits sans lune

Voyageuse sans papier
Vers quel pays, tes rêves
Se sont-ils envolés ?
Vent froid de novembre
Sur une tête sans cheveu
Caresse mes yeux rougis

Cent mille pensées
Oh ! pétale parfumée
Et ton absence …

Larmes trop salées
Pour un si beau visage
Novembre au goût amer

The Blue note felt down
From my piano for ever
When you left, my love

Que dire du néant
Rien, néanmoins rien de rien
Juste un nom le tien

Seul place Bellecour
Dans la fraîcheur de Décembre
Une bécassine m’attend

Au bord du St Laurent
Je vous ai croisé Rive Gauche
Toi et ton parfum

Elles s’appelaient Mam Goz

C’étaient de bien belles personnes. Comme ce mot est curieux : “personne”. Il résonne de tant de sens, du plus insignifiant au plus noble. Bien sûr, le nom de Mam Goz, pour qui ne comprend pas le breton, se revêt d’un accent folklorique, d’un sens désuet, voire péjoratif lorsque certaines “précieuses ridicules”, des temps dits modernes, le rattachent au personnage caricatural d’une “Bécassine” naïve et soumise.
Car l’image d’une mam goz, terme breton pour désigner la “grand-mère”, littéralement  “vieille maman” s’apparente pour moi, qui devient chaque jour un peu plus âgé, à celle de cette sagesse qui manque cruellement à beaucoup de nos jeunes dirigeants d’aujourd’hui, imbus de leurs personnes et si pétris de fausses certitudes.

Une image, contre des mots, du tic-tac de l’horloge de la chaumière, cher à Jacques Brel, aux paroles des chansons de Brassens, à la condescendance de jeunes premiers de cordée qui pensent que le nouveau monde vient de débuter avec leur intelligence si artificielle, preuve s’il en est que leur propre réflexion sur le monde se confond avec l’instruction qu’ils ont accumulée au cours de leur courte existence.

Lorsqu’il ne reste que les mots pour décrire la présence éternelle d’une absence, l’image d’une mère attentive, d’une épouse au caractère jeune malgré les affres du temps, l’esprit d’une Mam Goz toujours prête à consoler, à câliner, doit rester présent dans la mémoire de chacun d’entre nous. Car, dans toutes régions de France comme dans celles du monde, la place des anciens est essentielle à l’équilibre de nos sociétés. Femmes du passé, elles incarnent pourtant cette soif d’espérance d’un avenir qu’elles souhaitent meilleur pour leurs progénitures. Alors, comme le rappelait Jean Ferrat dans l’une de ses chansons tirée d’un poème d’Aragon, gageons, qu’encore longtemps, la femme reste l’avenir de l’homme, pour le protéger de ses vanités.
Aujourd’hui, il pleut dans ma vie, mon pays est en feu et mes Mam Goz sont parties.