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A propos Paul Kersaudy

Pratique la photographie en amateur, le théâtre et aime jouer avec les mots ...

Rencontre avec Victor Segalen (4)

Les Journées du Patrimoine 2018 nous ont, une fois encore, donné l’occasion d’évoquer la mémoire de Victor Segalen à travers une déambulation poétique qui conduira un petit public d’initiés entre sa maison natale, évoquée dans le premier article de cette série, et le jardin brestois qui porte désormais le nom du médecin-poète.
Ce petit jardin, situé près de la sous-préfecture Brestoise, borne le célèbre cours Dajot si cher à l’écrivain. Une stèle en sa mémoire fait face à la superbe rade de Brest.
Cette balade, organisée par l’Association des Amis de Victor Segalen arrive à point puisque 2019 se profilant à l’horizon, nous entrons dans l’année commémorative du centenaire de sa tragique disparition.

Menée de main de maitre par deux spécialistes de sa biographie et de son œuvre littéraire, Danielle Déniel et Gilbert Ellouet, le petit groupe de comédiens qui s’étaient déjà produits dans les jardins botaniques de l’hôpital maritime de Brest en septembre 2014 a souhaité s’associer à l’évènement pour interpréter quelques textes emblématiques de son œuvre.

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Ainsi sous un soleil typiquement brestois, furent évoqués “Correspondances” , “Stèles” et “Peintures” avec le très célèbre texte “Le tombeau de Ts’in”. Pas étonnant donc que quelques artistes chinois, résidents ou étudiants à Brest s’étaient joints pour la circonstance à cette évocation poétique.

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On ne saurait cependant terminer cette chronique sans faire un dernier détour en forêt d’Huelgoat sur les lieux où s’acheva son court mais si riche voyage, l’hôtel d’Angleterre et la stèle sur laquelle est inscrit : « Victor Segalen 1878-1919. Né à Brest. Médecin de Marine- Poète-Ecrivain. Décédé ici le 21 mai 1919 ».

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Conseils au bon voyageur
(Extrait de « Stèles »)

Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l’une ou l’autre, mais l’une et l’autre bien alternées.
Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la plaine ronde libère.
Aime à sauter roches et marches ; mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.
Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son.
Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu’à la foule.
Garde bien d’élire un asile.
Ne crois pas à la vertu d’une vertu durable : romps-la de quelque forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.
Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au marais des joies immortelles,
Mais aux remous pleins d’ivresses du grand fleuve Diversité.

Avec la participation artistique de Yaping Tian, Ji Li, Jean-Paul Goarzin, Jean Marie Philippe et notre très discret ami peintre calligraphe.

Hommage à Victor Segalen

 

Rencontre avec Victor Segalen (3)

Si les jardins sont souvent associés à la poésie, à la rêverie portée par la nonchalance, les cabinets de curiosités sont des espaces où l’imaginaire est en proie au questionnement. Ayant travaillé dans le domaine de la radiologie médicale durant de nombreuses années, sillonnant les départements de Bretagne ou d’île de France, j’ai parfois rencontré des médecins à la fantaisie surprenante. En fonction de leurs spécialités chacun rassemblait dans des vitrines, comme le font les chasseurs avec les trophées, des collections d’objets aussi invraisemblables que variés. Des fioles contenant je ne sais quelles pièces anatomiques, des insectes, des collections de radiographies ou de photos extravagantes, parfois dénuées de significations scientifiques, des instruments aussi insolites qu’effrayants, surtout lorsque l’imaginaire n’a pas les codes nécessaires à la compréhension. On a tous dans nos mémoires d’enfants l’image de la pince de l’arracheur de dents. Le musée de médecine navale de Rochefort est probablement l’un des plus complets à ce sujet.

Pas étonnant donc que les médecins voyageurs durent, au cours de leurs circonvolutions maritimes, croiser les chemins de médecines éloignées de leurs propres pratiques. L’échange étant toujours bénéfique à la connaissance, fidèles à la philosophie des explorateurs du Siècle des Lumières, les médecins et scientifiques rapporteront de leurs périples, échantillons de plantes, coquillages, papillons et une multitude d’objets inconnus voire mystérieux. Au 19ème et jusqu’au milieu du 20ème siècle se développèrent beaucoup de cabinets de curiosités.
La salle d’honneur de l’hôpital maritime de Brest fut à cet égard, de nombreuses années durant, le siège d’un vrai musée dans lequel on pouvait voir des collections de papillons, des écrits de personnalités, des photos anciennes, même une jambe de bois.

Jambe de bois sculpté provenant des îles Marquises

Bref, des objets provenant de différents continents, tous rapportés ou offerts par de généreux donateurs, au premier plan desquels bien évidemment Victor Segalen.
S’il m’est arrivé de répertorier ces collections d’objets lors de mon travail, je me souviens particulièrement d’une plaque de bois exotique noire, laissée par un donateur et dont la signification interpelait les plus érudits de nos médecins. Ces interrogations devaient éveiller en moi une certaine curiosité au point que j’en conservais une épreuve photographique, me disant qu’un jour peut-être je croiserais les pas d’un chinois, susceptible d’éclairer ma lanterne. En reprenant la lecture de « Stèles » je me suis remémoré l’existence de cette photo mystère dans mes archives. L’heure est venue de vous la proposer.

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Probablement que cette tablette servait à l’impression puisqu’il semble que les idéogrammes sont gravés à l’envers. Par un effet miroir, il est aujourd’hui possible d’avoir l’écriture dans un sens plus déchiffrable …. Alors, si par un heureux hasard, un spécialiste venait à lire cette page, je serais comblé qu’il m’informe du sens et du contenu du document.
Rien ne dit cependant que cette plaquette fut rapportée par Victor Segalen, mais la Chine ayant été sa cour de récréation et ses recherches archéologiques sources d’inspiration, peut-être qu’un lecteur attentionné pourra en décrypter le message et ainsi trouver l’énigme qui me questionne depuis tant de décennies.

Ainsi est née ma curiosité pour le personnage de Victor Segalen et ses poésies aux allures de carnets de voyages. Alors, tant qu’à commencer le voyage, continuons le encore un peu, en théâtre cette fois …. (la suite dans un prochain billet)

Rencontre avec Victor Segalen (2)

Né à Brest le 14 janvier 1878, au 17 de la rue Massillon, la maison où il naquit existe toujours, c’est dans cette cité du ponant que Victor Segalen passera donc une grande partie de sa scolarité avant d’intégrer l’école de Santé navale de Bordeaux et devenir médecin de marine, par défaut peut-être, lui qui rêvait d’une carrière d’officier.
Pas étonnant donc que dans les nombreuses correspondances qu’il écrira sa vie durant, plus de 1500 lettres feront l’objet de plusieurs ouvrages emblématiques de sa biographie, on y trouve des évocations de lieux connus des Brestois, la rue Foy, l’école de la rue Voltaire, la Cité d’Antin, le Cours Dajot, la rade. Même si beaucoup de ces lieux ont subi, au fil du temps, les affres des bombardements de la seconde guerre mondiale, le sillon de ses trajectoires romanesques resteront à jamais indélébiles à ceux qui aimeront lire ou relire ses recueils de « Correspondances« .

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La rade de Brest et en arrière plan sur la gauche de la photo, la pointe des Espagnols en presqu’île de Crozon. Derrière les grues on devine enfin le goulet, ouverture sur l’océan Atlantique.

C’est par ces échanges épistolaires et quelques documents originaux le concernant, qui se trouvaient conservés à l’hôpital maritime de Brest que je devais faire connaissance avec ce personnage singulier.
Spécialisé en imagerie médicale, j’étais très souvent sollicité par des médecins, des chercheurs, pour illustrer par l’image leurs publications scientifiques et littéraires ou participer à leurs travaux d’expertise.

C’est donc tout naturellement que je vais à présent vous présenter un autre jardin qui a inspiré le médecin poète. Ce jardin est actuellement un jardin d’agrément après avoir été de longues années un jardin botanique dédié en partie à la culture des plantes médicinales, les simples.

Les jardins de l’hôpital entre les deux guerres

De la photographie médicale à la photographie artistique il n’y a qu’un pas, qu’il est toujours plaisant de franchir. Comme Victor Segalen, beaucoup de médecins de marine sont aussi peintres, poètes, écrivains, historiens. A ce titre, en quelques années de travail, j’en ai côtoyé un certain nombre et c’était toujours un vrai plaisir de m’évader des réalités médicales lorsqu’ils m’associaient à leurs travaux pour aborder d’autres univers moins austères.
Dans l’article précédent je relatais l’existence de cabinets de curiosités ainsi que celle des jardins botaniques. L’hôpital maritime de Brest cache plusieurs pépites ignorées par bon nombre de brestois. Lieux paisibles de verdure et de calme, propices à la méditation autant qu’à la réparation des corps et des esprits, les trois terrasses principales, qui composent ce qui reste des jardins, ont vu passer au fil des siècles beaucoup d’écrivains-voyageurs, célèbres ou discrets citoyens, dont Victor Segalen.
Comme en attestent ses nombreuses correspondances, il existe toujours sur la terrasse la plus haute du jardin un espace labyrinthe, longue allée spiralée bordée de buis, décrite dans une lettre qu’il écrivit à son amie Hèlène Hilpert , le vendredi soir 4 octobre 1918 :
« Deux jours passés dans la même lumière. Deux matins de rade irréelle malgré les gros premiers plans tapageurs. La couronne verte des remparts. La porte du Devoir Hospitalier. Le devoir. Vers dix heures, l’allègement, l’évasion ; la fuite hantée vers le Jardin aux trois terrasses. Itinéraire, au plus haut du jardin, fidèlement suivi avec ses étapes douloureuses, ses étapes heureuses. Retour rapide. Grande statuaire. Au crépuscule, un dernier vers de Thibet, sortie lente aux côtés de mon Yvonne enchantée. Soir: une page d’Exotisme, la première marquée 2 octobre, 10 heures. Lectures échappant au texte, les yeux vagues, les yeux ailleurs. Ruée dans le grand sommeil d’outre-vie. Réveil étonné de n’être amer … et un nouveau jour au calendrier du réel. En vérité une suite indéfinie d’un moment rare.”

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Toutes ces correspondances, empreintes de nostalgie et souvent de grande mélancolie sont autant d’invitations au voyage.
En ces journées du patrimoine 2018, durant lesquelles je publie ces quelques billets, sans nul doute que le lecteur aimera, comme j’aime encore à le faire, déambuler dans les rues de Brest et ses jardins, le regard toujours tourné vers le Goulet, cette porte ouverte depuis des temps « Immémoriaux« , sur le Monde.

Rien d’étrange donc si je vous dis à présent, qu’un beau jour d’automne, la Chine s’invita à ma table de travail … (la suite dans un prochain billet)

Rencontre avec Victor Segalen (1)